Menaces, chantage : les hôteliers lyonnais sous la pression des taxis

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Mercredi 24 juillet 2019

« Est-on revenu au temps du gang des Lyonnais ? » Président de la branche hôtellerie française de l’Umih (Union des métiers et des industries de l’hôtellerie), Laurent Duc n’a pas de mots assez forts pour qualifier les informations qui lui remontent du terrain. Plusieurs professionnels du centre de Lyon seraient en proie depuis début juillet à une vague de tentatives d’intimidation ou de chantage de la part de membres du Front des taxis indépendants (FDTI).

Chef de file local du FDTI, Mourad Ben Driss a sollicité, selon nos informations, des entrevues avec les hôteliers afin de leur demander de proposer exclusivement les services du FDTI aux clients de leur hôtel. Pour les taxis, il s’agit d’empêcher les hôteliers de faire appel à un VTC alors que le client a demandé un taxi.

Sinon ? Pour un établissement de la Presqu’île, c’est une avalanche d’avis négatifs sur Google ou la plateforme de notation TripAdvisor qui s’est abattue, entraînant une baisse sensible de la note de l’hôtel. 

« Nous avons été victimes de diffamation. Ils ont accusé nos collaborateurs de prendre du bakchich auprès des VTC, ce qui est totalement faux », murmure-t-on également du côté du Campanile Perrache. L’enseigne donnant sur la place Carnot (Lyon 2e) a même dû consentir à l’installation d’un panonceau renseignant les clients sur les différents types de moyens de déplacement en ville, dont le taxi. « Nous travaillons indifféremment avec taxis et VTC. Je trouve ça grave aujourd’hui d’en arriver là », ajoute l’établissement. Alors que les langues se délient, la tension est aujourd’hui palpable autour de ces pratiques. D’autant que, selon nos sources, le FDTI aurait contacté d’autres taxis pour « se faire tous les hôtels de Lyon », et mener leur action ensuite à Saint-Etienne, voire à Paris. 

Alertée par quatre hôtels mardi, l’UMIH assure avoir immédiatement demandé le retrait des avis incriminés et alerté la préfecture du Rhône. « Venant d’un représentant de syndicat de taxis et élu de la République, c’est une honte », tonne Laurent Duc. Incriminé nommément par plusieurs hôteliers, Mourad Ben Driss est en effet élu municipal à Vaulx-en-Velin. Délégué aux Droits de l’Homme jusqu’au mois de février, la maire PS Hélène Geoffroy lui avait alors retiré sa délégation en pointant son manque d’implication dans les affaires communales. 

Contacté par Salade Lyonnaise, Mourad Ben Driss confirme que c’est la certitude de la profession des taxis d’être flouée par les hôteliers au détriment des VTC, qui a poussé son syndicat à l’action. «  Un taxi, ça a une définition bien précise. On a le droit à la maraude électronique, de charger des clients à la volée. Et on veut que quand un client demande un taxi, son souhait soit respecté. Car pour les réceptionnistes d’hôtels, c’est un moyen de doubler son salaire que de faire appel aux VTC ! Et c’est le client final la victime, qui paiera la commission en bout de course ». 

Le chauffeur de taxi ne fait par ailleurs pas mystère de la méthode employée pour faire entendre raison aux hôtels : « On les a rencontrés pour dialoguer mais on nous a mis un “stop”, une fin de non-recevoir. Du coup on s’est dit qu’on n’avait pas besoin de rameuter tous les taxis devant un hôtel : on a pris chacun nos téléphones, et on a baissé la note des hôtels pour leur dire ça suffit, vous allez nous écouter. Comme eux vont être touchés sur leur chiffre d’affaires, ils ressentiront la même chose que nous quand on perd du chiffre d’affaires. » 

Julien Schruoffeneger, directeur du Fourvière Hôtel (Lyon 5e) et président du Club hôtelier, n’a pas subi le « chantage à Trip Advisor » mais n’a pas pour autant échappé à un petit coup de pression. Organisé, celui-ci, par la FTI-69, la Fédération Rhône Taxis Indépendants. « On a reçu le 18 avril un courrier nous expliquant que des clients se sont plaints qu’on avait appelé un VTC alors qu’ils souhaitaient un taxi, ce qui est peu probable. Car nous sommes équipés de stations numériques sur place qui appellent automatiquement un taxi. » Les seuls cas où il fait appel aux VTC, c’est justement « à la demande express d’un client  ». 

Malgré plusieurs mails de relance depuis, Julien Schruoffeneger n’a pas reçu de réponse, mais a eu droit à un coup de fil un peu spécial. « Un taxi nous a appelé un jour nous disant qu’il avait un client du Fourvière Hôtel dans sa voiture mais qu’il refusait de le déposer à l’hôtel pour nous embêter, disant que ça nous servirait de leçon !  

Or le Fourvière Hôtel a aussi quelques regrets concernant les taxis, avec lesquels il aurait voulu échanger : « le problème c’est que parfois les taxis ne veulent pas monter car ça fait une petite course depuis Bellecour. De plus, ils ne prennent pas de réservation à l’avance, ce qui est problématique pour un client qui a un avion à prendre à 6 heures du matin. Notre expérience client en prend un coup ». 

C’est pourtant bien sur l’autel du service client qu’Abdellatif Grine, le président de la FTI-69, nous confirme avoir envoyé ce courrier « à une vingtaine d’établissements  » pour se plaindre de l’usage de VTC à la place de taxis sans prévenir. «  Or, certaines entreprises ne remboursent pas les trajets en VTC. Les hôtels disent qu’on est trop chers, pas assez réactifs, mais ce sont des arrangements commerciaux, ils prennent un billet de la part du VTC. On ne peut pas cracher comme ça sur toute une profession car aujourd’hui c’est le client qui est bafoué ». 

Quant au chantage à Trip Advisor, Abdellatif Grine est au courant que les représentants lyonnais du FDTI ont fait usage de ce moyen de pression. « Dans ma position je ne peux pas cautionner la méthode, par contre elle a l’avantage de faire réagir, donc j’apprécie le résultat : ils ont trouvé un terrain d’entente avec un des hôtels, malheureusement il faut en passer par là pour discuter. Ces tensions sont récurrentes, mais elles semblent là en passe de s’aplanir », pense savoir Abdellatif Grine. 

À la tête d’Allo Taxi et sa flotte de 230 chauffeurs, Roger-Frédéric Duvillarddéplore lui aussi cette situation. « Je ne cautionne pas l’action du FDTI. On ne peut pas obliger des gens à travailler avec nous en les menaçant ou faisant du chantage », explique le chef d’entreprise.

Saisie elle aussi, la Préfecture du Rhône se dit impuissante. Son instance disciplinaire se limite en effet à l’activité professionnelle des taxis, or les chauffeurs incriminés sont en règle, quand bien même leur comportement pourrait revêtir un caractère pénal.

Mourad Ben Driss estime aujourd’hui que l’action a porté ses fruits, puisque certains hôteliers l’ont reçu, expliquant d’après lui « qu’ils ne savaient pas  ». Le taxi souhaite une rencontre à la rentrée de septembre pour aplanir tout ça. Et d’ici-là, il compte bien informer les usagers… par le biais des réseaux sociaux. 

LA RÉDACTION  de Tribune DE Lyon