C’est au pied du mur qu’on voit le macron.

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Vendredi 12 avril 2019

Réforme des retraites : les régimes spéciaux vont sauver leur peau !

Le saviez-vous? En France, il existe deux catégories d’aides-soignantes : celles qui travaillent dans des établissements publics et celles qui travaillent dans des établissements privés. Les premières font la toilette des malades, vident les bassins et prêtent main-forte aux infirmières en cas de coup dur. Les secondes font la toilette des malades, vident les bassins et prêtent main-forte aux infirmières en cas de coup dur. Comme vous pouvez le constater, la tâche des premières est plus pénible que celle des secondes. C’est la raison pour laquelle le législateur, dans sa grande sagesse, permet aux aides-soignantes des établissements publics de cesser leur activité à 57 ans, et impose à celles des établissements privés de rester en poste jusqu’à 62. Pour des taux de cotisation identiques, bien sûr.

Ubuesque? Peut-être, mais pas du tout exceptionnel. Dans leurs replis discrets, les régimes spéciaux de retraite sécrètent tout un tas d’inégalités de ce calibre. Par exemple, il vaut mieux conduire un bus à Paris qu’en province (départ possible à 52 ans contre 62), entretenir des voies ferrées que des routes (départ à 57 ans contre 62), fabriquer les décors de la Comédie-Française que ceux des autres théâtres (départ à 57 ans contre 62), être policier national que policier municipal (départ à 52 ans contre 57). Et pour les danseuses, c’est carrément le grand écart : alors que celles de l’Opéra de Paris peuvent cesser les entrechats à 40 ans, les tutus des troupes privées doivent attendre… vingt-deux ans de plus pour raccrocher les ballerines. Du délire.

Si l’on en croit les pouvoirs publics, tout ceci ne devrait bientôt être qu’un mauvais souvenir. Sur le papier, la grande réforme des retraites promise par Emmanuel Macron, et dont l’adoption est planifiée pour la fin de l’année, prévoit en effet de faire pièce à ces différences de traitement et de rétablir une fois pour toutes l’équité au pays des charentaises. Fini les privilèges! A l’avenir, «un euro de cotisation versé générera les mêmes droits pour tout le monde». Pour ce faire, nous explique-t-on, les 42 régimes actuellement existants vont être fusionnés en un «régime universel», et la méthode de calcul par annuité (nombre de trimestres cotisés) sera remplacée par un système de points. Voilà plusieurs mois maintenant que Jean-Paul Delevoye, le haut-commissaire à la réforme, a lancé les réflexions et les consultations sur le sujet. Et son équipe assure que les choses avancent et que les privilèges indus seront bel et bien enterrés. 

En réalité, plusieurs indices permettent d’en douter fortement. D’abord, l’extrême sagesse des personnels concernés. S’il y a bien une chose avec laquelle les cheminots de la SNCF, les agents de la RATP ou les électriciens d’EDF ne plaisantent pas, c’est sur leur système de retraite. Pour avoir seulement parlé d’y toucher en décembre 1995, Alain Juppé, le Premier ministre de l’époque, a déclenché le plus formidable mouvement social que la France ait connu depuis la Libération, si l’on excepte Mai 68. Pendant trois semaines, les hommes du rail ont bloqué le pays tout entier, jusqu’à ce que le président Chirac capitule en rase campagne. Et lorsque, treize ans plus tard, Nicolas Sarkozy a voulu à son tour s’attaquer aux pensions des cheminots, il a eu tellement peur de leur réaction qu’il leur a accordé des concessions inouïes : à l’issue des négociations, les conducteurs de train en poste ont obtenu de cesser leur activité dans des conditions encore meilleures que leurs aînés!

Or les agents de la SNCF et de la RATP paraissent aujourd’hui d’un calme olympien. Pas de poings levés, pas de menace de grève, pas un mot plus haut que l’autre : l’annonce de la prochaine réforme semble les laisser de marbre. «Nous n’avons pas encore entamé la négociation avec Jean Paul Delevoye ni avec le patronat de la branche, nous verrons bien ce qu’ils nous proposent», temporise, par exemple, étonnamment Thierry Durand, secrétaire fédéral de la CGT des cheminots. Comme si les choses étaient déjà implicitement réglées en faveur de ses protégés. 

Et, de fait, lorsqu’on prête bien l’oreille au discours du gouvernement, le grand principe d’équité mis en avant semble avoir été établi surtout pour la galerie. «Régime universel ne veut pas dire système unique», concède-t-on d’ailleurs désormais dans l’entourage de Jean Paul Delevoye. Traduction: dans le futur système, les salariés occupant des postes pénibles pourront continuer de partir plus tôt que les autres. Certes, personne ne contestera aux égoutiers ou aux militaires en opération le droit de raccrocher avant 62 ans. Mais qu’en sera-t-il des dizaines de professions aujourd’hui supposément pénibles mais qui ne le sont pas plus que les autres?

On peut gager qu’une partie d’entre elles, au moins, restera dans la liste. Surtout, dans l’entourage du haut-commissaire à la réforme, on fait désormais savoir que «les entreprises qui le souhaitent pourront très bien octroyer des avantages supplémentaires à leurs retraités, à condition qu’elles en paient elles-mêmes le prix» par le biais de cotisations supplémentaires. 

Nous y voilà. Pour comprendre l’entourloupe, il faut savoir que les agents de l’Etat et des grandes entreprises publiques ne disposent pas d’un véritable système de retraite par répartition. Ce dont ils bénéficient, c’est en réalité d’un salaire à vie, garanti par leur statut, et dont le coût n’est que fictivement couvert par les cotisations. Même si ces dernières ont été récemment augmentées pour donner le change (sans douleur, la plupart du temps, puisque l’opération a souvent été compensée par une hausse de salaire brut équivalente), elles ne couvrent en effet qu’une toute petite partie des dépenses. La différence, ce sont les employeurs qui la paient directement, quoi qu’il arrive, avec l’argent du contribuable ou des usagers. Cela explique que ces supposés régimes n’affichent jamais de déficit et que leurs pensions ne soient jamais ajustées à la baisse, comme c’est le cas dans le privé.

A EDF et Enedis, par exemple, la retraite farcie de privilèges est financée par une contribution facturée aux abonnés, pudiquement baptisée «contribution tarifaire d’acheminement» (CTA). Aux dernières nouvelles, elle rapportait près de 2 milliards d’euros par an au groupe électrique. A la SNCF, l’entreprise verse deux fois plus que les sociétés du privé (31% de sa masse salariale) pour financer les folles pensions de ses anciens, et elle ajoute chaque année au pot environ 2 milliards d’euros aimablement fournis par le budget de l’Etat. Idem à la RATP, où la contribution de l’Etat atteint 800 millions par an. 

Dans ces conditions, à quoi cela rime-t-il d’exiger des entreprises publiques qu’elles «se paient» elles-mêmes les éventuels privilèges de leurs retraités si elles veulent les conserver? A rien pour EDF et Enedis, puisqu’elles le font déjà. A pas grand chose pour la SNCF et pour la RATP. Pour les faire rentrer dans les clous de la réforme sans rien changer de leur système aux petits oignons, il suffira de convertir la subvention officiellement versée par l’Etat pour leurs retraites en une subvention sans affectation particulière. Comme ça, elles pourront expliquer qu’elles financent «elles-mêmes» leurs pensions.

«Tout ça c’est de la poudre aux yeux, confirme Pierre-Edouard du Cray, pilier de l’association Sauvegarde retraites, et l’un des meilleurs spécialistes de ces questions. Je suis prêt à parier que la réforme va maintenir deux grands pôles, public et privé, en arguant, au besoin, de difficultés techniques pour les réunir. Et que rien ne changera avant longtemps pour les régimes spéciaux et les avantages des fonctionnaires.» Pas étonnant que les syndicats de cheminots ne s’affolent pas… 

Philippe Eliakim